Du Léman au Val d’Hérens

par

Du Léman au Val d’Hérens

Du Léman au Val d’Hérens

18 avril 2017
Autour de l'exposition organisée par le Festival des Hémisphères à la Bibliothèque Carré d'art à Nîmes "Vagabondages des rives du lac Léman à Evolène"

La rumeur du jour s’est tue. Dans la baie, au loin, scintillent les lumières d’un port. J’attends que la lune s’élève au-dessus des frênes.

 

Par l’immensité de son eau, par l’infinie diversité de ses ciels, ce pays est un voyage en soi, appel à d’autres départs.
C’est ici que je vis.

 

       
Demain je partirai.
L’hiver y étouffe les sons, brouille les lignes.

Extrait du court-métrage « Point de Fuite »  images Séverine Chave – musique Sébastien Chave – guitares Malik Besseghir et Sébastien Chave – batterie Sébastien Chave

 

             
Tous les pays sont terres d’immigrés.

Demain je vais monter dans la forêt familière, mon quotidien de sapins et de hêtres, puis dévaler les vignobles jusqu’au lac.

Les Hauts de Lutry
Depuis la forêt de la Gantène

Je saluerai Grandvaux, la belle rousse du temps des vendanges.

Devant le caveau la silhouette noire de Corto Maltese interroge: Où s’arrête l’eau, où commence le ciel?

Cully  rêve de jazz, de manouches et de Polonaises par les soirées trop fraîches.

Epesses se donne des airs de Toscane avec quelques cyprès.   

Dialogue de clochers : Rivaz pointe sa flèche vers le très carré Saint Saphorin.

 

Sur cette place, que de fantômes : Ramuz et Auberjonois y conversent en « buvant des verres ». Enfant ignorant encore tout de ce village, j’avais admiré au premier regard le trait simple et délié de Gea Augsbourg. Des années plus tard je découvrais ses portraits de vignerons accrochés à l’Auberge de l’Onde. Le fil de son crayon m’avait depuis longtemps tirée sur les chemins du croquis acéré et tendre.
Petite, j’écoutais Gilles chansonner dans la radio parisienne de mes parents. Voici sa vigne.

la « vigne à Gilles »

 

 

La Place du Marché à Vevey

Vevey est un théâtre. Sa Place est une scène aux maisons multicolores qui transforme chaque passant en acteur.

En toile de fond les montagnes de Savoie, somptueux décor. Un bateau passe vers Montreux la mondaine.

Il faut maintenant s’échapper de ce lac, quitter les oiseaux et les roseaux de Villeneuve. Remontons le Rhône pour  retrouver  les vallées étroites. Suivons le fil de l’eau, beau sujet pour l’aquarelliste.

Peindre par l'absence
Peindre l'eau, peindre la montagne par l'absence de peinture

Toujours au fil de l’eau, telle est la vie de l’aquarelliste. Sans le lac serais-je restée en pays de Vaud?

Les eaux racontent la naissance du  paysage, la vigne dit ses habitants.

Peindre l’eau, celle qui ruisselle et celle qui stagne, et ce faisant la faire entendre: rêve de peintre.

Au retour, ouvrir son carnet de croquis et retrouver le chant de la rivière, la fraîcheur qu’elle nous a procurée.

   

La sérénité de ce matin-là au bord de l’étang.

    

Le gué franchi sur  l’allégresse de la cascade.

.

L’eau n’a ni forme ni couleur, si ce n’est celle du ciel ou de la rive. Elle n’existe en peinture que par son absence.

 

 

 

Peindre  la montagne exige la même discrétion…

 

 

 

 

 

Sans parler de la neige.

au Val d'Hérens

J’ai quitté la vallée du Rhône à Sion pour  prendre la route qui monte à Vex. Petite halte. Il est doux de suivre les bisses, ces canaux d’irrigation séculaires construits au mépris du vertige. Leur pente subtile en font des chemins agréables pour contempler les sommets environnants.

La vue depuis le village de Vex

Un dernier clin d’oeil à la Maya, ma pointe préférée, et en route. Saluons au passage les pyramides d’Euseigne, ces élégantes « cheminées de fées » autour desquelles le chemin s’enroule.

Evolène. J’arrive le soir, après la route sinueuse qui grimpe depuis Sion.  Ma chambre ressemble davantage à une cellule de moine qu’à une suite mais elle possède un balcon, grand comme un mouchoir et craquant dès qu’on y pose le pied, à terroriser les plus intrépides : je suis quand même au deuxième étage et le bois a vraiment l’air d’être fatigué de vivre. Qu’importe, il y a une minuscule tablette qui, une fois déployée, contient exactement mon carnet  et ma boîte d’aquarelles. Un siège, ô luxe. De là j’ai une vue imprenable sur l’orage qui arrive avec force grondements comme seule la montagne sait en produire.

Quand on peint un paysage qu’on a parcouru à pieds on en dessine mieux les courbes, les arêtes, on en devine les chemins. Peindre devient alors raconter une histoire.Scruter les lignes d’une montagne donne envie de la gravir, de traverser ce névé là-bas, de franchir ce col. Plus tard, en reprenant la route, on aura l’impression d’entrer dans notre aquarelle.

Nous sommes parvenus au niveau des mélèzes, les plus doux des résineux avec leurs aiguilles soyeuses les seules à virer au roux en automne.

Peindre la flore
Le lis Martagon

Herbier

Dans la prairie ivre de fleurs domine une plante à grandes feuilles dont nous goûtons la tige, saveur amère d’artichaut. Elle laisse longtemps son goût en bouche et la langue rêche. Nous avons cherché l’accès à la passerelle qui mène à une très ancienne scierie. Certains pataugent et découvrent le charme glissant des talus de rhododendrons ! D’autres baptisent leurs chaussures dans les trous d’eau du pâturage.

Nous chassons aussi le Lys Martagon, finalement moins rare que prévu mais toujours niché dans des recoins inabordables. Quand à s’y installer pour dessiner confortablement…La vie de l’aquarelliste botaniste est parfois difficile!

Le pinceau dit « petit gris » est un compagnon plein de ressource. Son ventre gorgé d’eau dilue les couleurs à la moindre pression. Sa pointe peut être d’une finesse extrême, elle  est à la fois souple et nerveuse. Un geste du poignet, la voilà qui fait surgir feuilles, corolles, branches et arbres.

 

La première fois que nous sommes allés peindre la flore à Evolène, c’est sur la proposition de Stefan, un passionné de botanique. Merci à lui pour cette belle idée. Depuis nous y retournons presque chaque année.

Pour terminer le voyage je ne résiste pas au bonheur de partager quelques vers de Rainer Maria Rilke. C’est en chantant ses Quatrains Valaisans mis en musique par Darius Milhaud que j’ai découvert ce pays, bien avant de le visiter.

« Pays arrêté à mi-chemin entre la terre et les cieux

Aux voies d’eau et d’airain

Doux et durs, jeunes et vieux…

« Vois-tu là-haut, ces alpages des anges

entre les sombres sapins?

Presque célestes, à la lumière étrange,

ils semblent plus que loin…

« Chemins qui ne mènent nulle part

entre deux prés,

que l’on dirait avec art

de leur but détournés,

chemins qui souvent n’ont

devant eux rien d’autre en face

que le pur espace

et la saison. »

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *