Un mouvant tableau

Scène de rue en Turquie, Musée des Beaux arts, Nîmes

Je venais tout juste d’avoir 30 ans.
J’avais passé les dix dernières années de ma vie enfermé, entre mon petit studio du 3è arrondissement et mon bureau.
Je n’avais pas vécu. Ou si peu.
Juste la vie des autres dans les romans que je dévorais par dizaine à la bibliothèque de mon quartier.
Parfois le dimanche j’allais me promener dans les musées et c’est justement dans un de ces musées, alors que je visitais une exposition de peintures que l’envie de partir visiter le monde m’a pris à la gorge. Mais pas n’importe quel monde. Non. Celui des peintres orientalistes.
L’orient.
Une évidence.
Ma décision prise, je n’avais plus vécu que pour cela. Toute mon énergie, tous mes actes, toutes mes pensées n’étaient plus tournées que vers ce but.
Mon visa obtenu, je préparais mes bagages et quittais la France, la peur au ventre et une excitation inconnue jusqu’alors m’emplissant totalement.
Enfin je me sentais vivant.

Tandis que je marchais au hasard de mes pas dans les ruelles pavées de la ville d’Alger, tous les peintres et écrivains ayant nourri mon imaginaire durant toutes ces années m’accompagnaient.
Delacroix, Gérôme, Deshayes, Fromentin, Nerval, Loti, Hugo et tant d’autres encore…
Ils étaient partout.
Dans le soleil brûlant et aveuglant.
Dans le ciel d’un bleu si pur que j’aurais pu m’y noyer.
Dans ces hommes en djellaba, assis aux terrasses de café, fumant le narguilé et jouant aux cartes.
Dans ces femmes aux visages voilés, aux yeux noirs de khôl, allant à la fontaine remplir leurs jarres.
Dans cette lumière aveuglante réfléchie par les murs de pierre blanche.
Dans ce minaret d’où surgissait le chant du muezzin, l’appel à la prière.
Dans ces odeurs épicées et musquées si fortes que ma tête en tournait.
Ivre de tant de sensation, je titubais et délirais.
Devant le palais du roi, je ne m’arrêtais pas à l’enceinte et pénétrais à l’intérieur, dans mes fantasmes les plus fous.

Les femmes du harem rêvaient, nonchalamment allongées sur des tissus brocardés d’or, leurs corps nus sculptés par la lumière diffuse du moucharabieh.
Moi, l’eunuque, somnolent dans sa chair étalée, les paupières lourdes, tenant à la main un éventail de plumes d’oies.
Une chaleur lourde nous terrassait.
Par la fenêtre les bruits de la rue nous parvenaient, assourdis.
Réalité ? Fiction ? Je ne savais plus faire la différence …à quoi bon…je lâchais prise…Je n’étais plus spectateur…je faisais partie intégrante du tableau…je me diluais…j’étais heureux, enfin.

Muriel Ramaré