Lieu-corps

Baie de Somme, 2007

Il y aurait, là-bas, une vague immense et douce qui porterait mon corps en majesté.

Elle s’appelle la vague des amants éternels, celle qui porta le corps souffrant de Tristan vers le rivage d’Iseult la Blonde.

Elle est orientée vers les jours qui se succèdent entre les roseaux brisés puis vient la lande que je foule à l’aube.

Le voyageur égaré ne gagne rien à franchir le seuil de ce corps offrant s’il n’a pas joui des préliminaires.

Aucun point de débarquement, si ce n’est celui, ultime, de la fin du voyage, avec les larmes noires qui improvisent une carte du tendre sur ma peau rosie.

Ces marécages qui ouvrent sur les dunes sont nourris de la sève d’amour que tu sais prendre et mener là où bon te semble.

La nature profondément hostile de l’astre noir que je couve, jamais ne t’effraie, tu me reçois.

En dépit de cette clémence, je me détourne parfois.

Désormais, les souvenirs existent dans ce corps qui appartient mais se débat pour grandir dans une absence nue.

Ils sont comme cette écriture qui revient inlassablement chercher au fond du puits ce qui manque à la vie.

Personnages que rien ne rattachait au sol, vous m’êtes aussi nécessaires que les rêves, je vous dévore quand je ne vous laisse pas emporter par la vague des amants éternels.

Nulle amarre ne les ferait exister hors de mon paysage lunaire.

Rien ne les ancre dans cette étendue sableuse où ne subsistent que quelques chardons bleus.

Presque rien de notre rencontre ne sera perdu dans l’étoffe du vent de la pointe.

Nulle chronologie, plutôt la mesure d’une intensité : chaque regard que tu as posé sur la peau de mon visage-paysage, chaque toucher qui a créé ce corps de femme devenu palais de mémoire.

Il n’y avait, il n’y a, il n’y aura que ce corps résonnant.

De temps en temps, la vague immense et douce le portera en majesté vers toi.

Sandrine Élichalt

d'après un extrait de W ou le souvenir d'enfance de G. Perec