D’un œil ardent tu verras

Minaret Ahmet Aga, Chania, avril 2006

Quand les astres écrasent toute chose, on s’en remet à dieu ou au diable pour trier le soupçon de la chicane. D’un œil ardent tu verras – il te faudra entrouvrir les paupières – les dromadaires harassés, les pèlerins devant, à droite quelques murets et la campagne cramée de chaleur. Sur le pourtour, des blessés, des gens hagards, des rumeurs. Tu verras cela et tu refuseras la saleté du monde. Tu découvriras des silhouettes groupées autour d’un brasero car les températures descendent vite en fin de journée et ton champ visuel suivra le va-et-vient dans le camp qui ressemble à tous ceux que tu auras déjà vus. Tu tourneras au-delà des latrines et tu lèveras la tête vers l’orient.

Il y a longtemps, quand nous allions d’Alexandrie jusqu’à Damas, sur ce blême chemin autrefois emprunté par les pestiférés et les eunuques – caravane assoiffée réduite à l’état de poussière – nous parlions de topographie, de politique et de héros. De l’âme de Byron délaissée sur les ruines de Missolonghi, du soleil qui dardait le feu quand en arrière plan, les troupes fondaient sur Tanger la blanche, des lueurs que les hommes allumaient à la tombée de la nuit.

Nous poursuivions notre route, turban sinueux de couleur rouille comme le henné tatoué sur les peaux cachées et nous passions, après une trouée de paysage sans feuille, devant quelque minaret. Nous croisions parfois de pâles figures enserrées d’un burnous rouge, safran, cochenille, kermès…Nous délirions alors. Défiant les lois de l’optique, il y avait les jaspes vénitiens baignant dans une lumière dorée, la Mare Nostrum antique, la smala d’Abd el Kader et les reflets de Sainte Catherine.

Nous inventions des contes pour passer le temps du voyage, comment Bonaparte rencontrait Schéhérazade ; l’empire et la volupté s’unissaient en technicolor ; l’indigo traversait le Sahel ; le brun et le noir se mêlaient en une trame millénaire toute de tragédie sanglante. Toi le barbare en expédition vers l’Asie Mineure, tu faisais silence devant l’apparition d’un pourpre bougainvillier. Devant les vieilles portes en fer, tu récitais la ville, perchée sur la cime du roc comme une aire de faucon*.

Au loin, dans le flou crépusculaire se dessinent de vagues lignes de cuivre et d’orange. Quelques vapeurs peinent à monter au delà de l’horizon. Tu n’auras plus froid. Tu fermeras les yeux tandis que le soleil disparaît totalement. Le soir est régulièrement ponctué des cris des rapaces haut dans le ciel encore brûlant. Tu songeras à la splendeur vue ailleurs, en d’autres circonstances. Le couple au-dessus tournoie en une danse gutturale. Les oiseaux vibrent et l’on finit par oublier les exactions qui se jouent ici. Tu reviendras vers les remparts de la cité. Les battants de bois te feront face et, qui ne sait pourquoi, tu te souviendras ce qu’aurait fait ton père à ta place. Et tu sangloteras.

*Voyage pittoresque en Algérie, Théophile Gautier, 1845

Catherine Robert