Ciel

Catherine Robert

Ciel

Ciel

Catherine Robert
Photos : Nîmes, novembre 2018, CR
Tout paysage possède son ciel, même s'il est invisible

Pierre Wat, pèlerin sans but, France Culture, 23/12/2018
déjà le ciel était très grand, calme et si pâle
Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971

J‘avais soumis à relecture le passage suivant « Elle a un souvenir ambigu, celui d’Hermès, fils de Zeus et de Maia, celui qui avait inventé la musique et l’alphabet ; guidait le voyage des âmes ; avançait, vigoureux et gracieux. Quel était son message ? ». Ce à quoi il m’avait été répondu «psychagogue selon Mann ou psychopompe…». Je connaissais le dernier terme, pas celui de Mann – que je présumais être Thomas. Élémentaire, cher Watson, il me suffisait de remonter le temps.

« Le paysage est une chose qui doit s’éprouver corporellement ». Pierre Wat

Hermès se télescope avec l’auteur de Mort à Venise – écrit en 1911. Je séjourne sur la plage du Lido en 1984 et en 1986. Nous dormons sur le sable ou dans la voiture s’il pleut. Le ciel nous émeut au réveil, ses couchers de soleil nous laissent muets de fatigue à sillonner la ville sur les pas d’Aschenbach. Le matin dans la buée, je ramasse des huîtres que j’avale à jeun. Plus tard nous découvrons Joseph Beuys qui du ciel s’écrasa et Jan Fabre qui écrit lorsqu’au-dessus de lui, il fait nuit.

 

et le ciel restait là dans la peine et la joie
Nîmes, novembre 2018, CR

Ce jour-là, je prends des notes à propos d’un article.

 


 

D’une plage hivernale à une peau humide
Hors champ photo

Il y a la mer et la grève. Un homme et un autre. Le passé et le présent. Leur allure qui n’est pas la mienne. Leur dualité et ma solitude.

Il y a le noir et le blanc. De l’un, presque tout et de l’autre, deux cols de chemise amidonnés. Entre les deux, le gris. L’aplat et le granité.

Il y a un visage austère et une face avenante. La concentration et la fascination. Le frôlement imperceptible de leurs lainages. L’endroit et l’envers d’une complicité.

Il y a – qui me sépare d’eux – un monde. Comme une plage hivernale qui accouche d’un opéra lyrique. Comme une peau humide à l’écoute d’un microsillon.

 


Benjamin Britten et Eric Crozier, Suffolk, 1949

 

Entre le ciel automnal au dessus de la ville vide et la photo que j’ai sous les yeux, se déroulent une suite de notes qui me réjouissent autant qu’elles m’attristent ; traversée par le lyrisme qui me mène d’un ciel à un autre ; redécouvrant des êtres chers qui se croisent comme ici se superposent la nostalgie, la gravité et le sourire.

 

 

 

 

 

 

 

 

la nuit, le ciel était violet
Normandie, janvier 2011, CR

Il survole des surfaces vertes, ocres et mauves ; mousseuses et humides ; au-dessus de la taïga sibérienne. De l’hélicoptère, on discerne les oiseaux se posant sur les rives d’où on les chasse, leurs plumes échouent dans une vieille bassine de fer blanc et le duvet crépite dans le brasier – dehors, car on vit peu dedans. L’odeur puissante de la corne sur la gazinière de mon enfance, fenêtre grande ouverte.

Sous la fraîcheur qui descend, les pins accueillent le crépuscule, les chiens aboient avant d’être empoisonnés, on perçoit mal les adultes qui vivent là. Parfois, l’un d’eux casse son fusil en deux – c’est qu’ il fait corne de tout ustensile –  et souffle face aux bouleaux. Sur l’île, jouent les gosses à la « présence farouche et silencieuse ». Je m’amusais d’un rien, il suffisait d’une robe orange dans la pénombre.

Dans le sous-bois, les uns grognent à quatre pattes, les autres observent ou bricolent, un petit enfant roule dans l’herbe en mâchouillant une brindille. De quel sort ne pourront-ils s’échapper ? Dans l’air voltigent les moucherons. Près de chez moi, la rivière sourde de brume et de silence.

Le ciel est déchiqueté par les cimes de toutes les ramures ; sa faible lumière caresse les couvertures, courtepointes et édredons ; rencontre une autre lumière. J’avais peur des fantômes qui sortaient de l’ombre, des chiens-loups, de la forêt qui imprégnait les hommes et les rendait fous de chants et d’alcool.

Le ciel a perdu tout sens.

 

Ni le ciel, ni la terre,C.Cogitore, musique E.Bentz,2015
lui, de pâle abricot
Essaouira, octobre 2013, CR

Revenons à Hermès qui guide les âmes des humains, n’en a cure et reste léger. Il m’a ramenée vers des lieux délaissés, m’a montré l’ampleur des années. Non, je n’écoute plus Mahler de crainte d’y déceler des regrets. Avec un dieu céleste, j’ai traversé l’Europe et vécu le kaléidoscope foutraque qu’est une jeunesse. Quid de plus ou de moins ?

Peu importe, je suis là, je me casse la nuque vers les étoiles, elles me rassurent et les nuages, ils me chavirent. Ces paysages foulés, je les creuse inlassablement de mes pensées. J’y reconnais au pire des balafres, au mieux des empreintes.

 

de la fenêtre il contemplait les côtes au loin avec ce scintillement si particulier de la vie balnéaire


1986, année hypnotique… À prétendre au ciel, à trébucher sur terre et de ces impuissances faire réflexion.


J’ai mesuré, calculé, délimité et estimé les terrains.

J’ai flirté avec l’éternel géomètre.

J’ai harangué la lune et choyé le soleil.

J’ai consolidé des passerelles.

le ciel constamment et toujours puissamment
La Loire, novembre 2016, CR

Un retour de vacances peut être exaltant. Avec des aimés, des retrouvés et des idéaux. Dans la boîte à trouvaille:

Baal, réalisé par V.Schlöndorff en 1969

Comment Braguino mène à Clément Cogitore et à Bertold Brecht dont les phrases me permettent de scander mon propos.

Tout ceci est précieux et toujours un peu pathétique…ne pas se défaire des béquilles…souffrir à se hisser jusqu’au ciel…so long…

Ma grand-mère me berçait tout en murmurant. Je ne l’oublie pas.

Ayons soin de détordre les fils de vie

ils nous trament

fondent notre posture

 

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