Cartographie narrative

par Catherine Robert

Cartographie narrative

Cartographie narrative

par Catherine Robert
Photos : Dessin réalisé à l'exposition Danser sa vie, Beaubourg, mars 2012, CR
Poser des jalons sur une carte, percevoir par les trajectoires ce qui se dit et rebondir.

 

« Mon regard instruit la ville comme un cabinet de curiosités à ciel ouvert »

L’art de la marche, Hendrick Sturm, 2011

 


 

Tout a commencé par un questionnement – ce qui est souvent un bon début – ensuite les réponses se font parfois désirer ou rechignent à se dévoiler ou encore se présentent en farandole farceuse. J’aime cela, la danse et le second degré.

 

 

Il y avait ces deux termes accolés, cartographie narrative dont j’usais à l’envers également narration cartographiée. A quoi cela me faisait-il penser ? À écrire, « narrer » plus précisément, dont l’étymologie grecque renvoie à « connaître » et (même si je n’ignore pas qu’il s’agit de raconter) inscrire comment les expériences sensorielles construisent une connaissance du monde et sonder les dysfonctionnements de ces connexions, telle était mon ambition.

La nature et ses mystères
Le vent nous emportera, Abbas Kiarostami, 1999

J’ai longtemps enseigné dans la banlieue de Rouen où j’ai usé du principe de projet que nous construisions au fur et à mesure de l’année, avec les élèves du collège Camille Claudel.
Avec « La nature et ses mystères », j’introduisais une enquête sur Homo sapiens que j’illustrais avec un extrait de film d’Abbas Kiarostami et un clip des Chemical Brothers.

Avant de constituer les groupes de travail, nous définissions son axe – l’humain utilise les ressources et paysages naturels pour ses productions artistiques – et les problématiques -comment définir un paysage ; comment inscrire une œuvre artistique dans le paysage ; comment le paysage peut-il participer à une histoire ; comment le paysage crée-t-il une atmosphère dans une histoire. Puis l’aventure démarrait.

 

« Fragment indécidé du jardin planétaire, le Tiers paysage est constitué de l’ensemble des lieux délaissés par l’homme. Ces marges assemblent une diversité biologique qui n’est pas à ce jour répertoriée comme richesse.
Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir.

 

Il se réfère au pamphlet de Siesyes en 1789 :
« Qu’est – ce que le tiers-état ? – Tout.
Qu’a – t – il fait jusqu’à présent ? – Rien.
Qu’aspire – t – il à devenir ? – Quelque chose. »

Manifeste du Tiers Paysage, Gilles Clément, 2004

 

J’éprouve une émotion certaine à relire le plan d’il y a 15 ans. Ainsi en vrac, les inspirations et pistes de recherche, telles qu’une interview de Gilles Clément ; une description topographique, géologique et biologique d’un site ; une analyse d’oeuvres de Robert Smithson, Nancy Holt et Richard Long ; la réalisation de parcours in situ ; la production de scénario avec plan, photos, cartes et dessins ; la réalisation de collages.

Un fil d'Ariane
Palais de Knossos, Crète, 2016

Je me souviens d’autres sessions grâce à quelques notes : animation japonaise, texte épistolaire, échantillons, rêves et toponymie… Aujourd’hui rendre hommage à tout ce qui fut fait, c’est reprendre ce qui ne m’a pas laissé de répit puisque, la poursuite de mes investigations le montre, l’écriture et l’image figurées d’un territoire ont été-sinon une obsession-un fil d’Ariane qui donne sens à mon cheminement.


Une voix off soulignée de rouge chuchote « L’esprit des lieux est une étrange chose »

Marginalia, 2013

 


Même si les productions n’ont pas survécu aux changements de domicile, je retrouve des feuillets d’abécédaire. Outre le lexique botanique, je lis « dessin, étiquette, histoire, labyrinthe, Minotaure, poème et plan » et je souris au leitmotiv de mes pensées creusant les mêmes et pourtant différentes notions.

 

 

De belles rencontres
Diorama des cygnes, Muséum de Rouen, 2011

Carnets de saison, Empreintes urbaines se sont déclinés avec herbier, bestiaire, écritures scientifique et poétique. Les collections d’échantillons récoltés ou dessinés se sont enrichies et croisées, elles ont raconté le lien entre passé et présent. Le tout s’est inscrit sur des plans de plus en plus précis.

 

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Muséum de Rouen, 2011

 

Puis il y eut l’aventure au Muséum de Rouen. Lettres et Sciences, nous avons proposé « Des lieux qui nous racontent » et « Une semaine au Muséum de Rouen ». Nous avons exploré les paysages extérieurs (de lieux patrimoniaux urbains) et les paysages intérieurs (les nôtres dans la filiation d’écrivains ou artistes passés). Nous avons multiplié les ressources et les stimulations, avec exigence et jubilation. Ce qu’il en reste, des carnets, des photos et de beaux souvenirs…

Entretemps
Filature Levavasseur, Seine-Maritime, 2017

Projet réunissant trois personnes en un laboratoire d’idées, de collecte de textes, d’images et d’évocations. La mise en Almanach de l’Insolite soumet et sollicite des écrits, photos et dessins…, témoins d’un regard singulier sur le monde, telle était l’accroche de L’Almanach de l’Insolite.

 

1495- lat. insolitus, rad. solere = « avoir coutume de »
Qui étonne, surprend par son caractère inaccoutumé, contraire à l’usage, aux habitudes
(péj.jusqu’au XXème siècle)
Ant. Accoutumé, familier, normal

Dictionnaire des noms communs, Petit Robert, éd. 1972

 

Mon Insolite ? Voici ce que j’écrivais le 12 décembre 2009.

Lisière entre le familier et l’ailleurs, voyage à travers le tain du miroir, déplacement de la mémoire, équilibre d’un fragment arraché aux habitudes, détail isolé de notre retour sur le passé et de notre élan, l’Insolite est l’appel des morts qui consolent, la main tendue des fantômes, le « ici et maintenant » que nos sens prélèvent à l’inconfort du monde, la bouffée de vie joyeuse et dérisoire qui étonne et surprend, étrange coutumier et rassurant inconnu.
Il est une mesure du corps pensant et désirant, le poids du temps sur l’âme, le pouls de la création. L’insolite est libre, joueur et arbitraire, la trace de notre éveil.

L’insolite est un pari.

Un pari...
Ciel de Cévennes, été 2018

Un pari ? Comme celui de faire croire que la cartographie narrative ne serait que le cheminement d’un cloporte sur un substrat taché – un territoire qui prendrait figure par l’animal qui le parcourt. Ou encore la capacité de défier la pesanteur comme il se trouve parfois des exemples dans la nature – la rencontre d’une aiguille de pin et une toile d’araignée en début de soirée estivale. Suivons ce jeu d’image et de langage…Nous verrons bien ce qui surgit et ce qui s’efface, en quel endroit du monde et à l’aide de quels mots.

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